CDE. Fonds à effet multiplicateur : comment démultiplier l'impact des financements éducation ?

Le financement de l’éducation est un défi mondial majeur en 2026, marqué par des coupes budgétaires et une réduction des financements internationaux. Dans la continuité du cycle 2025 des Champions, le cycle 2026 sera donc consacré au financement durable de l’éducation. En effet, alors que la crise mondiale des financements éducatifs s’aggrave, il nous a semblé intéressant de mettre le focus sur l’exploration de mécanismes de financement dit “innovants” pour mieux les comprendre et les appréhender.

La première session du cycle 2026 a porté sur les Fonds à effet multiplicateur : comment démultiplier l'impact des financements éducation ? (incontournable lorsqu’on parle de mécanismes de financement durable dans l’éducation). 

En introduction, Michelle Perrot (directrice plaidoyer et engagement des jeunes de Plan International France) a rappelé la définition d’un fonds à effet multiplicateur (souvent associé au concept de finance mixte ou blended finance) : un mécanisme financier conçu pour maximiser l'impact d'une somme d'argent initiale. L'OCDE définit la finance mixte comme : « L’utilisation stratégique de la finance du développement pour mobiliser des financements additionnels en faveur du développement durable dans les pays en développement. ». Depuis 2018, les fonds à effet multiplicateur émergent comme un levier complémentaire pour élargir et diversifier la mobilisation des ressources dans le secteur de l’éducation : notamment avec le fonds à effet multiplicateur du Partenariat Mondial pour l’Éducation (PME). 

Le multiplicateur, promu par le PME, vise ainsi à attirer 3 à 4 fois plus de financements en échange d’un engagement de ressources nationales ou de cofinancements.

Toutefois, ils présentent certaines limites : 

  • inégalités d’accès (Accès très difficile pour les pays fragiles : exigences de ratios, justifications techniques, délais administratifs)
  • conditionnalités
  • cofinancement reposant sur des prêts pouvant renforcer l’endettement
  • lourdeurs administratives, entre autres. 

Au regard de ces limites, Michelle Perrot a rappelé les recommandations de la Coalition Éducation et ses partenaires sur les fonds à effet multiplicateur (recommandations également applicables à l’ensemble des dispositifs de partenariats publics-privés) : 

1. Préserver l’investissement public comme principal financeur de l’éducation, et utiliser les financements du type fond à effets multiplicateurs en complément de façon strictement encadrée. 

2. Définir des normes éthiques et des lignes rouges pour cet instrument : inclusion, équité, transparence, responsabilité. Ces mécanismes doivent être fondés sur une approche respectueuse des droits humains, conforme aux Principes d’Abidjan, garantissant le droit à une éducation publique, gratuite et inclusive.

3. S'inscrire dans des mécanismes alignés sur les priorités nationales et les systèmes éducatifs publics, en évitant la marchandisation des services. 

[Présentation PPT]

Inès Boumaïza (responsable pays pour le Sénégal et spécialiste éducation pour le PME) a présenté l'outil fonds à effet multiplicateur du PME et quels garde-fous sont mis en place pour garantir l'équité d'accès au fonds. Le fond se “pose en pivot de l'articulation, dans le temps bien sûr, entre les ressources domestiques, les financements concessionnels et les autres ressources de capital. Il contribue à ancrer le financement de l'éducation dans une logique de trajectoire durable plutôt qu'une simple mobilisation ponctuelle de ressources. Car l'enjeu est vraiment de mobiliser plus et mieux. En exigeant des cofinancements, le multiplicateur permet de transformer des financements externes en instruments catalytiques qui accompagnent des transitions, qu'il s'agisse d'augmenter progressivement l'effort domestique, d'améliorer l'efficacité de la dépense ou de soutenir des réformes structurelles”. Les gardes-fous mis en place sont la formule d'allocation basée sur les besoins, la politique de garantie des ressources (l'accès au fonds est contractuellement garanti pour trois catégories prioritaires : les pays à faibles revenus, les petits États insulaires et les pays en développement enclavés), la flexibilité de la Stratégie GPE 2030 et enfin le Pacte de Partenariat (préalable obligatoire, ce document stratégique de haut niveau est conçu sous le leadership du ministère de l'Éducation national.)

[Présentation PPT]

Florent Sassatelli (responsable adjoint de la division Emploi, Formation, Éducation de l’AFD) est ensuite revenu sur l’utilisation de ce mécanisme au sein de l’AFD “Nos interventions dans le secteur de l'éducation, c'est la stratégie de mobilisation et la stratégie partenariale qu'on l'on développe depuis depuis près de 15 ans maintenant avec différents acteurs. Je pense évidemment avec le Partenariat mondial de l'éducation, qui est notre premier délégataire de fonds sur le secteur de l'éducation de base (16% à 30% des projets en cours)”. Pour Florent Sassatelli, le fonds à effet multiplicateur du PME renforce la coordination et l'alignement entre les différents bailleurs de fonds. Il accélère les décisions de financement, incitant par exemple l'AFD à mobiliser un prêt non planifié au Sénégal. Ce dispositif réaffirme également les principes de la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide internationale. En se basant sur le pacte de partenariat, il redonne une place centrale et du leadership aux autorités nationales. Ce mécanisme offre un fort effet de levier permettant de combiner subventions, prêts et financements domestiques. Toutefois, l'AFD souligne un risque d'éviction pour les PMA qui ont de faibles capacités à s'endetter. La flexibilité permettant de transformer ce fond en aide directe pour les pays fragiles est jugée indispensable. Il existe par ailleurs un risque de fragmentation de l'aide face aux modalités divergentes (projets vs appuis budgétaires) des agences. Les contraintes de calendrier entre les annonces d'allocations et les cycles budgétaires des partenaires compliquent également la donne. Enfin, la capacité réelle de cet outil à mobiliser le secteur privé et la philanthropie reste à confirmer.

Leonora Dowley (Senior lead, Philanthropic Coalitions à l'International Education Founders Group) est intervenue pour apporter la perspective des acteurs de la philanthropie sur l’effet multiplicateur. L'IEFG regroupe une centaine de fondations aux profils variés, à ce jour environ une vingtaine s'intéresse aux fonds à effet multiplicateur. “La philanthropie voit ce mécanisme comme un moyen d'agir directement sur le système plutôt que de financer des projets isolés. Elle cherche à arrêter les initiatives parallèles pour financer les priorités de grande échelle définies par les pays. Cet outil oblige les fondations à adopter des pratiques plus intelligentes et à s'aligner avec les gouvernements et les banques multilatérales. Il sert de plateforme crédible pour l'innovation, ce qui est idéal pour les fondations disposant de budgets modestes. Le mécanisme permet à plusieurs fondations de se regrouper pour multiplier l'impact de leurs contributions financières.” Au Ghana, un consortium mené par UBS Optimus et Jacobs a par exemple réuni 40 millions de dollars, somme doublée à 80 millions par le PME. En conclusion, “les fondations repensent leur approche en se mettant à l'écoute et au service de l'écosystème dirigé par l'État”.

La deuxième séquence du webinaire était consacrée à un focus sur un exemple concret de mise en œuvre d’un fond à effet multiplicateur au Sénégal. Maxence Delattre (responsable équipe projet pour le Sénégal à l’AFD) a ainsi présenté l’exemple du PADES II : ce projet, lancé en 2025 au Sénégal, a pour objectif de réduire les disparités et d'améliorer les apprentissages. Il est totalement aligné sur les politiques sectorielles nationales (PAQUET) et s'exécute via les procédures budgétaires de l'État. Le budget global de 117 millions d'euros associe le PME (73 M€) et l'AFD (44 M€), combinant prêts et subventions. La gouvernance du projet soutient la déconcentration auprès des inspections académiques et améliore le suivi des données d'évaluation. Les 37 millions d'euros du fonds multiplicateur ont pu être mobilisés grâce à une proposition conjointe de 150 M€ entre plusieurs bailleurs. Cette démarche commune a permis de structurer le COSCAB, un comité de suivi unique piloté par le ministère de l'Éducation nationale. Ce comité associe de manière inédite les partenaires techniques, le ministère de l'Éducation, des Finances et de l'Économie. Son pilotage s'appuie sur une matrice commune d'indicateurs, ce qui harmonise les exigences et élève le niveau du dialogue sectoriel. “Je trouve que c'est une bonne illustration du fait qu'on a un cadre de dialogue entre les différents acteurs, un dialogue de haut niveau entre le MEN, le ministère des Finances, le ministère de l'Économie et les partenaires financiers. C'est vraiment une modalité qui est assez rare et, pour moi, c'est ça qui fait justement la force du multiplicateur. Ça a vraiment été le levier qui a permis à tous les acteurs de se mettre autour de la table pour concevoir un programme, mais aussi de s'associer pour le piloter au quotidien et donc de maintenir ce dialogue.”

[Présentation PPT]

Inès Boumaïza a ensuite rappelé que le pacte de partenariat du PME est un cadre essentiel pour transformer le système éducatif en ciblant la qualité et la réduction des vulnérabilités. Ce pacte permet d'analyser à l'échelle systémique les facteurs qui bloquent ou facilitent la transformation de l'éducation. La coordination, le dialogue sectoriel et la mobilisation harmonisée des ressources font ainsi partie des priorités de cette analyse. Au Sénégal, les discussions menées autour de ce pacte ont joué un rôle majeur, en synergie avec le fonds à effet multiplicateur. “Le ministère sénégalais a priorisé l'utilisation de modalités financières alignées sur ses propres systèmes de gestion publique. Cette dynamique s'est construite sur l'expérience acquise lors de la première phase du PADES, déjà cofinancée par le PME et l'AFD. Le PME insiste sur l'importance d'inclure les ministères des Finances et de l'Économie aux côtés du ministère de l'Éducation. Cet effort partagé a produit un effet fédérateur, permettant d'optimiser et de répliquer l'approche pour le déploiement du PADES II. L'alignement et l'efficacité de l'aide internationale sont des principes cardinaux défendus par le PME dans tous ses pays partenaires.” 

Pour clôturer cette session, Cheikh Mbow (directeur exécutif de la COSYDEP Sénégal) a rappelé que face à la saturation des financements classiques, la société civile n'est pas contre l'usage de fonds publics pour lever des ressources additionnelles. Cependant, il a préconisé d'établir des contrats de performance avec les structures de la société civile. Il a également déploré l'exclusion des organisations citoyennes du comité de suivi, qui ne réunit actuellement que les ministères et les bailleurs. “La société civile refuse que ces outils alternatifs se substituent aux obligations financières régaliennes et premières des États. Le projet PADES est interrogé sur son manque d'exigence stricte en matière de mobilisation de ressources domestiques. Un risque fort est identifié dans la priorisation de projets « bancables », axés sur la rentabilité plutôt que sur les besoins fondamentaux". Cheikh Mbow a également dénoncé les risques associés à l'influence grandissante des investisseurs privés dans la fixation des politiques éducatives au détriment des communautés. Selon lui, les montages financiers complexes nuisent à la transparence et réduisent fortement les capacités de suivi citoyen de proximité. Enfin, l'usage de l'appui budgétaire comporte le risque que les fonds levés ne soient pas intégralement affectés au secteur de l'éducation.

 

 

Revoir le webinaire